Storicamente. Laboratorio di storia

Dossier

La violence des ultrà au tournant des années 1970: une violence politique?

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Abstract

Between the late 1960s and early 1980s, football-related acts of violence tended to multiply impressively in Italy. These crimes were perpetrated by new groups of tifosi, the self-styled ‘ultras’, who claimed this verbal and physical violence, and made it a key part of their identity. These groups sometimes even considered violence as the counterpart or the continuation, within the stadium and on account of the game, of the social and political violence that was expanding in Italy during the «Lead Years» decade. Was this violence truly political? This is the question this paper attempts to answer.

Introduction

Le 28 octobre 1979, Vincenzo Paparelli, tifoso de la Lazio, est touché par un fumigène tiré par les tifosi de la Roma massés dans la Curva Sud du Stade olympique de Rome, alors qu’il mange paisiblement un panino en attendant le début du derby entre les deux équipes capitolines. Atteint en pleine tête, il décède quelques heures plus tard; c’est la première fois, en Europe, qu’un spectateur meurt dans un stade du fait des affrontements entre groupes de supporters antagonistes.

Il convient de prime abord de rapprocher cet événement dramatique de faits advenus ailleurs sur le continent au même moment, et d’en rendre compte en l’inscrivant dans un phénomène transnational, celui du développement du hooliganisme. Sur ce terrain, les recherches disponibles sont principalement le fait de sociologues qui, depuis le milieu des années 1980, ont cherché à répondre à une demande sociale liée à une violence croissante dans les stades. Ce sont des chercheurs britanniques qui se penchent les premiers sur la question, en s’attachant à expliquer une violence à l’œuvre dans les stades anglais depuis la fin des années 1970 qui culmine dans les incidents du Heysel en 1985, lors de la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions – la rencontre, opposant le FC Liverpool à la Juventus de Turin, se solde par 39 morts. Les raisons avancées sont d’ordre social: la délinquance footballistique aurait été le produit et le reflet des mutations qui affectaient la classe ouvrière anglaise, en voie de déstructuration politique et syndicale dans le cadre de la désindustrialisation et de la financiarisation de l’économie britannique.

Si des épisodes de violence ont également cours en Italie, ils obéissent toutefois à une temporalité différente. On assiste en effet dès la fin des années 1960, c’est-à-dire plus précocement qu’ailleurs en Europe, à de nombreux incidents qui émaillent les rencontres des séries A et B (heurts entre supporters, affrontements entre la police et les groupes de supporters, dans les stades puis en dehors, aux abords de ces derniers mais aussi lors des déplacements, dans les gares et les trains). Tous ces actes de violence sont perpétrés par des groupes de tifosi d’un genre nouveau, les ultrà, dont l’émergence est concomitante. On commence à parler d’ultrà à Gênes en 1971, lorsque qu’un noyau de tifosi de la Sampdoria expose une banderole où l’on peut lire: «Siamo gli ultrà» [Roversi 1990, 37]. La presse popularise ensuite ce qui se voulait une allusion explicite à l’ultracisme français de la Restauration. Les ultras se considèrent en effet comme les gardiens d’un héritage, le club, et n’hésitent pas à en contester le président s’ils estiment que celui-ci n’est pas à la hauteur de sa charge ou lorsque leurs espérances de victoires sont déçues. En ce sens, ils sont «plus royalistes que le roi», c’est-à-dire qu’ils sont les meilleurs défenseurs de l’honneur de l’équipe. Les ultrà italiens ne se pensent donc pas comme les homologues des hooligans anglais, dont le seul but est la casse – leur nom renvoie au Hooley’s Gang, une bande de voyous d’origine irlandaise qui sévissait dans l’est de Londres à la fin du XIXe siècle.

À l’origine, le terme a donc pour les acteurs sociaux liés au monde du football, qu’ils soient supporters ou journalistes, une acception proprement politique, dimension qui s’est progressivement estompée depuis. Ainsi, les études menées par des groupes de sociologues dirigées par Antonio Roversi à Bologne [Roversi 1992] et Alessandro Dal Lago à Milan [Dal Lago 1990] concluent en général au caractère banal et «normal» de cette violence des tifosi dans le contexte occidental, en Angleterre bien sûr, mais également en Allemagne de l’Ouest, aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne et en France. Ces chercheurs étaient avant tout à la recherche des caractères communs à toutes ces réalités nationales, qui devait aider à la définition d’une politique de prévention, d’encadrement, voire de coercition, menée au niveau européen par la collaboration entre les forces de maintien de l’ordre et l’échange de leurs expériences. On peut en ce sens parler d’une autonomie de la sphère sportive qui, dans le cas du football, culture de masse puissante à l’échelle du continent, aurait engendré une forme de violence qui lui serait propre.

Retraçant la genèse des phénomènes étudiés, ces mêmes sociologues évoquent la fin des années 1960 et les années 1970 et notent, sans approfondir leur propos, que cette violence semblait alors entretenir un lien intime avec la violence politique et sociale de la «décennie de plomb». Antonio Roversi établit ainsi un parallèle entre les actes de violence sociale et politique et l’augmentation des actes de violence liés aux matchs de football. Il établit par exemple une courbe restituant l’augmentation quantitative de la violence footballistique dans les années 1970 et la compare à celle des épisodes de terrorisme noir puis rouge et noir mise au point par Donatella Della Porta et Maurizio Rossi [Della Porta, Rossi 1984]. Le parallélisme qu’il pointe est frappant: les deux courbes ont les mêmes inflexions tout au long des années 1970, avec une forte croissance en 1974-1975 et une explosion de 1977 à 1981, avant de s’infléchir brusquement en 1982. Cette coïncidence ne constituant pas son objet d’étude, Roversi la délaisse et lègue aux historiens du temps présent une hypothèse de travail [Roversi 1990]. Loin d’être autonome, comme le veut la doxa de la sociologie du sport, le monde du football n’aurait pas été, en Italie, coupé du mouvement social. Autrement dit, la violence liée au calcio aurait-elle constitué une modalité spécifiquement italienne d’un affrontement politique plus large?

Je ne proposerai ici que des pistes de réflexion sur ce lien hypothétique entre violence footballistique et politique au tournant des années 1970, en mettant l’accent sur trois points. Quelle est, tout d’abord, la nature de cette violence? Il s’agit d’une violence physique certes, mais aussi et surtout verbale; celle-ci se veut politique, mais en quoi l’est-elle vraiment? Ensuite, qui exerce cette violence? Les groupes d’ultras sont composés à la fois d’ouvriers spécialisés, c’est-à-dire des soutiers du miracle économique massés dans les centres urbains industrialisés du Nord et du Centre, et d’étudiants. Tous en outre sont des jeunes, à savoir les enfants de la croissance démographique de l’immédiat après-guerre, ce qui invite à s’interroger sur la pertinence d’une lecture en termes de génération. Enfin, comment cette violence est-elle perçue et interprétée par les différents acteurs? On voit en effet la mise en œuvre d’un double processus de dénonciation et de légitimation.

Il s’agira de questionner l’idée que la violence multiforme liée au football serait la transposition dans la sphère du supportérisme des modalités de la contestation étudiante puis syndicale en Italie, s’étalant du «mai rampant» et de l’«automne chaud» de 1968-1969 jusqu’à la fin des années 1970. Comment passe-t-on d’une violence spontanée, que l’on pourrait qualifier de traditionnelle, liée au campanilisme et à des faits de jeu, propre aux deux premières décennies de l’après-guerre, à une violence organisée et politisée, celle des groupes d’ultras, contemporaine de la massification de la culture du tifo, et à une violence légitimée, qui semble en ce sens résonner avec la contestation de la fin des années 1960 et des années 1970?

D’une violence spontanée à une violence organisée et politisée

En Italie, la fede calcistica qui s’exprime chaque dimanche, à travers le sfogo, langage propre à un rituel du tifo, et le reste du temps par l’affichage du soutien à l’équipe citadine, participent aujourd’hui à la définition de l’identité urbaine. Il faut toutefois se garder de toute illusion rétrospective et se souvenir que le football n’a pas toujours constitué le support d’une puissante culture partagée. Ainsi, dans l’immédiat après-guerre, même en ville, la plupart des tifosi ne se rendent que rarement au stade, car le prix des billets était trop élevé et le niveau de vie trop médiocre. Dans la décennie 1950, les meilleures journées de championnat ne rassemblent au mieux que 200 000 spectateurs, surtout grâce aux grandes enceintes de Milan, Turin et Rome [Papa, Panico 2000, 43]. Lorsqu’on désire tout de même aller au stade, on s’adresse aux propriétaires des bars. Ceux-ci remplissent la fonction dévolue aux responsables du Dopolavoro de la période fasciste, celle de revendre les billets, à laquelle s’ajoute désormais celle d’organiser les déplacements en voiture, en bus ou en train lorsque l’équipe locale joue à l’extérieur. Les tifosi se regroupent autour du «café des sports» le plus proche de chez eux, dont le propriétaire fait office de capo tifosi de la zone, et ils s’acheminent vers le stade sous sa direction. Là, le rituel est assez dépouillé. Les seuls drapeaux à flotter sont ceux des quartiers ou des paroisses de la ville. Le nom de ces derniers est écrit sur les bannières, parfois suivi d’une formule d’encouragement, du type «Forza...». Il est rare que soient déployés d’autres drapeaux aux couleurs du club, en dehors de circonstances exceptionnelles, à l’exemple de la tribune des tifosi du Torino lors du derby contre la Juventus, en décembre 1951, présentée dans La Gazzetta dello Sport comme «un mare di bandiere». Le journaliste ne cache pas sa stupéfaction devant un épisode décrit comme extraordinaire, dans la mesure où il s’agit sans doute, après la période de deuil consécutive à l’accident de Superga, de manifester la pérennité du club [Dietschy 2004]. Ce sont donc plutôt des étendards ou des oriflammes qu’on exhibe, affirmant l’ancrage des groupes de tifosi dans l’espace urbain. Enfin, alors qu’on s’attendrait à une profusion de chants, le public reste plutôt silencieux. Il se contente de répéter la formule monotone «Alè, alè...» suivie du nom de l’équipe ou, lorsque le déroulement du match le justifie, il laisse momentanément libre cours au sfogo, ce cri qui libère, à l’exemple du tifoso de la Roma qu’interprète Vittorio Gassman dans I Mostri de Dino Risi en 1963.

Ces supporters défendent leurs couleurs avec acharnement et leur passion n’exclut pas des débordements violents. Les incidents, limités au stade ou à ses alentours, sont généralement provoqués par le refus de décisions arbitrales sur le terrain. En 1947 par exemple, un groupe de tifosi d’Alexandrie, les «Fedelissimi dei Grigi», qui avait l’habitude de se réunir dans un bar du quartier des Orti, pourchasse à la fin d’un match l’arbitre qui est sauvé in extremis grâce à l’intervention de l’armée [Dericci 1973, 301]. Les associations de tifosi suscitent logiquement la méfiance de la police, qui n’hésite pas à les dissoudre. C’est par exemple le sort de l’association du quartier romain de San Lorenzo en 1959, en raison d’une accusation de complicité avec l’un de ses membres, le charpentier Quinto Fioravanti, qui était rentré sur le terrain pour asséner un coup de poing à l’arbitre du match Roma-Alessandria [Impiglia 1998, 49]. Les clubs professionnels cherchent à unifier ces premiers noyaux associatifs de tifosi, afin de mieux les contrôler. Mais leurs efforts restent vains, car jusque dans les années 1960, aucune association de supporters officielle, c’est-à-dire reconnue par les clubs, ne prend le relais des groupes informels qui se rassemblaient à l’échelon des quartiers ou des paroisses et qui exportaient au stade les divisions territoriales de la ville. À Rome, à la fin des années 1950, on dénombre environ 80 de ces groupes que fréquentent régulièrement 30 000 personnes, majoritairement issues des classes moyennes et de la petite bourgeoisie, artisans, commerçants et employés [Impiglia 1998, 48].

Un saut décisif dans la massification du tifo est effectué à la fin des années 1950. Avec la hausse du niveau de vie, consécutive au décollage économique qui a essentiellement lieu entre 1958 et 1963, la fréquentation des stades devient plus accessible. Entre 1953 et 1963, le nombre de spectateurs augmente de près de 30% [1]. Dans les années 1960, environ sept millions de personnes se déplacent pour assister à un match de série A chaque année, pour un total de douze-treize millions de spectateurs, toutes divisions confondues. Parallèlement, les associations officielles de tifosi font une percée spectaculaire. C’est à l’initiative d’Angelo Moratti qu’est créé en 1960 un groupe de tifosi sous la dépendance directe du conseil d’administration de l’Inter, l’Inter Club Moschettieri [Papa, Panico 2000, 87]. La même année apparaissait le Gruppo Simpatizzanti Juventus di Torino, dont le siège social se trouvait alors, pour peu de temps, au bar Rino, sur la place du Statuto [De Luna, Agosti 1997]. Ces structures se multiplient rapidement et sont fédérées sous l’égide des clubs. Ces derniers les reconnaissent comme des interlocuteurs et des intermédiaires pour tout ce qui a trait à l’organisation des matchs (déplacements, vente des billets, des produits dérivés...). Elles se transforment ensuite en structures autonomes, qui disposent de leurs locaux propres et quittent progressivement les bars tout en gardant un ancrage géographique dans le territoire urbain [2]. À la fin des années 1960, ces associations attirent des centaines de milliers de tifosi et sont rapidement confrontées à la rivalité de nouvelles formes d’agrégation, les groupes d’ultras.

Les groupes d’ultras diffèrent des associations officielles de tifosi car ce sont des structures autonomes, détachées du corps urbain et ne revendiquant aucun ancrage territorial. Elles sont majoritairement composées d’hommes jeunes, âgés de 15 à 35 ans. Les premières, les Boys de l’Inter et la Fossa dei Leoni du Milan AC, sont fondées en 1968. Suivent, faisant parfois explicitement référence aux formations politiques d’extrême gauche, les Comandos Rossoblu à Bologne en 1969, puis les Ultrà de la Sampdoria de Gênes en 1970 et en 1974 les Brigate Rossonere et Settembre Rossonero au Milan AC, les CUCS (Commando Unitario Curva Sud), les Tupamaros et les Fedayn à la Roma, etc. [Pozzoni 2005, 119-209]. Le groupe des Brigate Rossonere, dont le nom évoque l’organisation terroriste, a été fondé par des militants d’extrême gauche qui considèrent leur tifo pour le Milan AC comme une forme de militantisme prolongeant leur engagement politique. Ceux de Settembre rossonero à Milan et des Fedayn à Rome se réfèrent, quant à eux, à la lutte des Palestiniens.

Stricto sensu, le premier de ces groupes autonomes, celui des Fedelissimi, fut créé à Turin en 1956, alors que se précisait la possibilité de fusionner les deux clubs de Turin (le Torino ne s’étant jamais remis financièrement du drame de Superga). Mais il ne s’agissait pas d’un groupe d’ultras à proprement parler, car si son recrutement subsumait les appartenances territoriales et si sa fondation résultait d’une initiative de la base des tifosi et non de l’intervention du club (au contraire, puisque les Fedelissimi s’opposaient aux projets de la direction de fusion avec la Juventus – d’où leur nom), sa composition en revanche, intergénérationnelle, était comparable à celle d’une association de supporters classique du début des années 1960. Certaines mouvances au sein des Fedelissimi connaissent ensuite, au cours des années 1960, une évolution assimilable à la naissance du mouvement ultra (autonomie radicale vis-à-vis du club et très fort rajeunissement des membres) alors que la majorité se «reterritorialise». Il reste que cette structure hybride fut la première à élaborer les nouvelles formes d’expression du tifo, appelées à se généraliser une décennie plus tard. Mais ces nouvelles formes restèrent exceptionnelles et isolées, et ne furent pas reprises par les tifosi de l’autre club de la ville (certes bien moins nombreux à se déplacer au Stade communal). En ce sens, dans l’immédiat après-guerre, Turin semble constituer une exception dans la culture du tifo en Italie. À l’avant-garde du processus d’industrialisation du pays, la ville fait plus tôt qu’ailleurs l’expérience de la massification des références et des comportements culturels.

Les groupes d’ultras ne sont pas à proprement parler des structures politiques, bien que leur politisation soit avérée. Ainsi, les Boys de l’Inter sont nés de la scission provoquée par des militants du Fronte della gioventù, organisation de jeunesse du MSI, au sein des associations de tifosi de l’Inter, elles-mêmes organisées par l’un des dirigeants du club, par ailleurs député néo-fasciste, Francesco Servello. Certains membres des Fedelissimi, qui ne cachent pas leurs affinités avec la gauche, confectionnent à l’occasion des banderoles au contenu politique et font parfois le coup de poing avec les participants aux réunions publiques du MSI, par exemple à Bergame en 1964 [Calligarich G. 1965]. Sont ainsi jetées, entre 1968 et 1975, les bases d’une carte géopolitique du tifo ultrà. La nature de cette politisation fait débat. D’aucuns soulignent son caractère factice, comme Christian Bromberger, pour qui le football est une «extraordinaire machine à fabriquer des oppositions, une propension à penser le monde sur un mode binaire [qui] viennent consolider les frontières quand les appartenances n’y suffisent pas» [Bromberger 1995, 121]. La littérature de type journalistique, de son côté, avance en général l’idée que l’opposition entre clubs de gauche et de droite a pu fonctionner à l’origine avant de s’atténuer pour resurgir avec force pendant les «années de plomb» [3].

On pourrait formuler l’hypothèse qu’il s’agit là en fait d’une construction culturelle comparable à la rivalité entre Gino Bartali et Fausto Coppi, dont Stefano Pivato a montré le caractère imaginaire. Dès 1946 commencèrent à apparaître sur les murs et les routes du Giro d’Italie des inscriptions au caractère éminemment politique : «Viva Coppi comunista, abbasso Bartali democristiano», ou bien, à l’occasion des élections législatives de 1948 : «Viva il Fronte popolare, viva Fausto Coppi» [Pivato 1985, 46]. Fausto Coppi n’était pourtant pas communiste, puisque, pour ces mêmes élections, il avait signé avec Bartali une affiche des Comités civiques qui appelait à voter pour la DC «contre le bolchevisme». Pivato attribue la transposition en termes politiques de la rivalité sportive entre le «campionissimo» et le modèle de «l’athlète chrétien» à

la fantasia popolare, [che] interpreta[va] le sconfitte che Coppi infliggeva a Bartali come l’ideale umiliazione di uno dei simboli più popolari dell’Italia cattolica e democristiana […] in un periodo in cui [la Dc] si avviava a divenire egemonic[a] e ad emarginare le sinistre dalla vita politica e sociale del paese [Pivato 1985, 48].

De la même façon, l’adhésion aux groupes ultras s’effectue dans le cadre d’un imaginaire culturel lui aussi structuré par de fortes oppositions politiques. La nouvelle culture de masse portée par le tifo est devenue assez puissante pour être le support de représentations qui la dépassent, susceptibles d’être acceptées et relayées par l’ensemble de la société. L’antagonisme politique entre deux équipes d’une même ville, qui s’exprime à l’occasion de chaque derby, devient dès lors un topos que l’on cherche à valider en permanence, notamment à Milan, Turin et Rome.

Dans ce dernier cas, l’opposition en termes politiques s’appuie sur la superposition partielle de l’identité territoriale et des orientations électorales. En effet, si les autres provinces du Latium votent moins à gauche que celle de Rome, les bastions de la tifoseria de la Roma, Garbatella et Testaccio, sont eux des «quartiers rouges» à prédominance communiste. Cela permet par exemple au capo tifosi de la Garbatella, Sergio Terenzi, de tenir des propos qui auraient horrifié Giulio Andreotti. Une fois son service militaire terminé, Terenzi s’inscrit au PCI au début des années 1950 : «Diventai un militante comunista, oltre che romanista. Le due militanze si associavano bene». Il ajoute qu’il travaillait à l’usine, à l’Ottica di precisione meccanica, où tous supportaient la Roma : «Negli anni ’50 un operaio laziale non l’ho conosciuto» [Impiglia 1998, 196]. Or, on dispose du témoignage d’un autre ouvrier de la même usine, Bruno Roscani. Lui aussi communiste, mais tifoso de la Lazio, qui affiche fièrement ses convictions: «Sì, io so’ laziale e comunista». Lui aussi met donc ses deux engagements sur le même plan, puisqu’il explique le fait d’encourager la Lazio par la volonté de se distinguer du secrétaire local de la fédération fasciste dans les années 1930 : «Contrariaramente a quello che ci hanno sempre raccontato, il quartiere [di Ponte Milvio] era laziale. Riflettendoci bene, è che Pallotta era il romanista. Era romanista e federale del Fascio. Per cui, il quartiere, secondo me, era laziale per reazione antifascista» [Portelli 2005]. Roscani se plaint en outre d’avoir été sommé de justifier ses préférences footballistiques à partir des années 1970. Pour les générations d’avant-guerre, la politisation du tifo sonne en effet de manière incongrue. C’est le cas pour Palmiro Togliatti, qui meurt en 1964, sereinement juventino, ou pour Maurizio Ferrara, né en 1921, tifoso de la Lazio. Pour sa part, Luca Pavolini, né en 1922, rédacteur en chef de l’Unità de 1946 à 1962 puis de Rinascita de 1966 à 1970, sépare nettement les sphères politique et footballistique, point sur lequel il rejoint Giulio Andreotti:

Interrogato se non temesse che la dichiarata fede romanista potesse alienargli la simpatia e il voto dei romani e dei ciociari di parte biancoazurra, Giulio Andreotti rispose senza esitare: «In queste cose non si transige». Perfetto, onorevole. Saluto con rispetto un avversario che (in queste cose) sa essere rigoroso [Pavolini 1982].

Luciano Lama, le secrétaire général de la CGIL, explique quant à lui l’origine de son supportérisme par les rivalités entre Bologne et la Romagne:

Sono romagnolo. Sono juventino, da sempre, per tradizione e passione della gente romagnola. Credo che la spiegazione sia nel conflitto che allora come oggi intercorreva tra le due componenti regionali dell’Emilia-Romagna. [...] I romagnoli, non essendo filobolognesi, cominciarono a tifare Juventus [Lama 1982].

Lama balaie toute objection d’ordre politique:

Il mio amore romagnolo per la Juventus, che persiste in maniera vistosa ancora oggi, e la scelta di questa squadra «del cuore» non vennero mai intaccati neanche dai possibili simbolismi che nella squadra bianconera si potevano rintracciare, come ad esempio quello d’essere la rappresentativa, in campo sportivo, di proprietà della più grande industria italiana, pur sempre [Lama 1982].

La pertinence de l’oxymore «militant du PCI-tifoso de la Juventus» établie par Gianfranco Calligarich en 1965 n’est donc pas validée par tous [4]. En 1964, l’enquête sociologique de Goffredo Fofi sur les immigrés méridionaux à Turin montre que le choix entre les deux clubs du Torino et de la Juventus traduit plutôt la place occupée dans la hiérarchie ouvrière: d’un côté, des ouvriers qualifiés, Turinois depuis au moins deux générations et tifosi du Torino, de l’autre, des ouvriers spécialisés récemment immigrés et juventini [Fofi 1964, 76]. Ce clivage recoupe en partie seulement des positions politiques divergentes: les premiers sont syndiqués et leur vote va au PCI, tandis que les autres n’adhèrent dans un premier temps à aucun syndicat et préfèrent la DC [De Luna, Barbieri Squarotti 1992]. Par ailleurs, Paul Dietschy indique que les autorités fascistes, pourtant très attentives à la symbolique politique, n’exigèrent jamais que le maillot grenat du Torino fût changé, le podestà et le préfet n’ayant pas été, semble-t-il, perturbés que l’on agitât le drapeau rouge du club sous leur nez [Dietschy 1993] [5]. Identités urbaines, sociales et politiques se superposent donc, dans un entrelacs de représentations contradictoires et antagonistes.

Toujours est-il que l’imaginaire participe à la construction de la réalité. Ainsi, le deuxième élément important dans la constitution de la culture de masse du tifo, la parole, est introduit par le politique. En 1969, à Turin, le chœur des Fedelissimi chante pour la première fois une scie antijuventina dans une veine anti-patronale promise à un bel avenir dans les stades de la péninsule: «È lunedì, che delusione / Si torna alla fabbrica / al servizio del padrone / O Juve nera, lava i piedi / Di tutti quelli della famiglia Agnelli» [Dal Lago, Moscati 1992, 118]. À Bologne, la même année, les Comandos Rossoblu scandent le premier slogan jamais entendu dans le stade communal, rebaptisé Stadio Dall’Ara, à l’occasion d’un match contre l’Inter: «Boys, carogne, tornate nelle fogne» [De Sisti 1997, 42]. Il est directement transposé du répertoire politique et de l’antienne qu’on peut entendre lors des manifestations de l’extrême gauche en 1968-1969: «Fascisti, carogne, tornate nelle fogne». De la même façon, l’hymne des Brigate Rossonere entonné à partir de 1975 reprend l’air de la chanson qu’avait composée Fausto Amodei en 1960, Per i morti di Reggio Emilia. Il en adapte les paroles au contexte du stade:

Tifosi rossoneri, / tifosi milanisti, / teniamoci per mano / in questi giorni tristi. / Di nuovo giù a Marassi / di nuovo al Comunale, / tifosi rossoneri / finiamo all’ospedale. / Sangue nei popolari / sangue nei distinti, / ne abbiamo prese, ma non siamo vinti. / È ora di rifarsi, / è ora di lottare, / per quel che abbiam subìto / dobbiamo vendicare. / Spariamo giù a Marassi, / spariamo al Comunale, / e adesso siete voi che andate all’ospedale. / Spariamo negli stadi / dell’Italia intera / siamo della Brigata Rossonera [Giuntini 2006, 129].

Le sfogo initial, celui qui libère le tifoso de la Roma dans I Mostri de Dino Risi en 1963, est canalisé et domestiqué. Le stade devient un des lieux et le match un des moments de la contestation; l’origine des incidents ne se trouve plus sur le terrain mais dans les tribunes, où des tifoserie s’opposent politiquement, rivalisent de chants, de banderoles et de drapeaux.

L’affirmation des groupes ultras témoigne ainsi de l’efficacité du langage du tifo, qui a été récupéré «par le bas» et inséré dans une dynamique de confrontation. Mais en se l’appropriant, les tifosi l’ont profondément transformé. L’exemple de Bologne suggère que les chants supplantant les «alè, alè» se sont mis en place à travers le langage du politique à la fin des années 1960. Pourquoi les tifosi n’ont-ils pas eu besoin plus tôt de ces signes d’identification? Peut-être les formes d’expression antérieures, où la ville intervenait et organisait le stade, où n’apparaissaient que les divisions par quartiers, n’étaient-elles plus suffisantes à l’heure de la massification du spectacle. Dès que se forment des groupes d’ultras qui se détachent du corps urbain, leurs membres éprouvent le besoin d’afficher leur appartenance sur un mode différent. C’est lorsque les divisions territoriales, paroissiales ou par quartiers, s’affaiblissent et s’estompent, que l’on ressent la nécessité de s’identifier autrement, notamment sur le plan politique. Cela concerne surtout la génération née après la guerre, qui investit le football de ses aspirations et de ses attentes, se crée des héros et ne craint pas de faire le coup de poing pour les défendre.

Interprétations et légitimations de la violence calcistica

Cette hypothèse d’un lien intime entre cultures et militantismes politique et footballistique, entraînant le déploiement d’une violence qui ne se réduit pas à un simple teppismo, n’a pas encore donné lieu à une recherche exhaustive. Celle-ci serait possible à partir de la masse des sources imprimées produites par les groupes d’ultras (tracts, brochures, revues, littérature secondaire), sources éclatées géographiquement, d’un accès difficile car largement privatisées, ce qui supposerait d’abord un travail imposant de repérage et de collecte. La constitution d’un corpus d’archives orales à partir des témoignages des anciens membres de groupes d’ultras, pour la plupart forcément encore en vie, serait quant à elle essentielle. Les études d’une nouvelle génération de sociologues et d’essayistes divers, publiées au cours de la dernière décennie [Ferreri 2009; Stefanini 2009], ont parfois contribué à éclairer certains points, mais elles mériteraient d’être systématisées dans l’optique de réaliser une prosopographie, une biographie collective des ultras de gauche comme de droite actifs dans les années 1970. Dans l’état actuel des connaissances, l’historien ne dispose que de traces ténues et éparses permettant de rendre compte de l’apparition du phénomène puis de ses métamorphoses et de ses contradictions. Trois exemples, situés respectivement en 1970, en 1976 et enfin en 1977-1979, seront ici développés. Chacun à leur manière, ils offrent l’opportunité d’analyser la signification attribuée à des épisodes de violence par différents acteurs ou observateurs, qu’ils soient un ancien étudiant milanais, un journaliste de la gauche extra-parlementaire ou bien des ultras du Torino et de la Juventus.

Dans son autobiographie Ricordi di fonderia, Walter Mandelli, le responsable fédéral de la squadra azzurra, se souvient ainsi des incidents au retour à Rome après la finale de la Coupe du monde 1970 perdue contre le Brésil:

Sull’aereo che ci riportava a casa ci dissero che a Fiumicino c’era una folla enorme, che continuava a crescere e a farsi minacciosa, tanto che si pensò anche di far atterrare l’aereo in un altro aeroporto. Poi però non se ne fece nulla, salvo fermare l’aereo in fondo alle piste. I pullman erano già lì ad attenderci: salimmo di corsa, giusto in tempo per vedere le piste invase da gente che urlava e cercava di «prenderci». Vidi un fantoccio che bruciava, sopra c’era scritto «Viva Rivera, Mandeli in galera». Mia figlia si prese un pugno in testa. E anche dopo, attorno all’albergo, bruciarono un’altra mia effigie. Non avevo mai visto tanto astio, tanto odio, e tutto perché, dopo tanti anni, per una volta avevamo fatto bella figura! [Mandelli 1997, 80-81]

Mais Mandelli se demande aussitôt si cette colère ne s’explique pas par l’activisme, pour lui insolite, d’étudiants qui «sfoggiavano il distintivo con l’effigie di Mao Tse Tung», parmi les manifestants les plus déchaînés. La présence de militants maoïstes ne doit pas étonner si l’on suit, par exemple, Nando Dalla Chiesa qui, dans l’un de ses ouvrages, décrit le processus d’identification s’opérant entre les étudiants engagés dans le mouvement social et les prouesses sportives des joueurs de l’équipe nationale lors de la demi-finale contre la RFA. Selon Nando Dalla Chiesa, c’est le jeu d’attaque pratiqué par la squadra azzurra lors des prolongations qui provoque cette identification: pour sa génération, élevée sous la chape de plomb du catenaccio, l’Italie «si era rivoluzionata [...] era diventata un’altra cosa». Une fois abandonnée la défense à outrance, «l’ethos democristiano del rinvio e della furbizia tartufesca era uscito distrutto, quella notte, nell’inconscio dei spettatori» [Dalla Chiesa 2001, 185]. L’équipe elle-même se comporte comme si elle était «un mouvement collectif», ajoute-t-il. Le style de jeu développé lors de la mythique demi-finale devient la métaphore de la situation politique:

Il gioco era stato straordinariamente in sintonia con lo spirito della generazione che dava l’assalto al cielo. [...] Perché sul campo si era giocato con lo spirito del Sessantotto. O, più precisamente, come la generazione del Sessantotto avrebbe voluto giocare e vincere la sua epica partita sociale e politica. [...] Continuando a liberarsi di ogni retaggio piccolo-borghese, cambiando se stessa nella lotta, battendo il nemico anzitutto «dentro di sé». E certo si può dire che essa in quell’occasione, sia pure da tifosa, fece ciò che aveva sempre sognato e che avrebbe sognato ancora per un po’ di anni: andò all’attacco e vinse [Dalla Chiesa 2001, 186].

On voit bien ici comment les étudiants, qui ont le sentiment de former une génération homogène, fondée sur des idéaux d’égalité et de solidarité, se reconnaissent collectivement dans un épisode sportif. Dès lors, ils ne peuvent pardonner à l’encadrement de la squadra azzurra la tactique qui est adoptée pour la finale contre le Brésil quatre jours plus tard, au cours de laquelle Rivera n’entre en jeu qu’à six minutes de la fin de la partie. La hargne qu’ils manifestent est suscitée par la trahison et la fin brutale de l’illusion lyrique de «quel quattro-a-tre in cui», toujours selon Dalla Chiesa, «si fusero giovinezza, amicizie [...] speranze nuove e la prima, meravigliosa constatazione che con il coraggio, nella vita, si può anche vincere» [Dalla Chiesa 2001, 190]. Rivera connaît ainsi le même destin que Fausto Coppi à la fin des années 1940. Bien qu’il veille toujours à proclamer sa foi catholique – il sera d’ailleurs élu député démocrate chrétien en 1987 –, il devient pour certains un symbole de la contestation sociale.

Loin de rejeter le tifo dans la sphère de l’aliénation, comme c’est le cas par exemple en France à la même époque [6], les gauchistes italiens semblent l’utiliser dans leurs luttes. Les comptes rendus des matchs de la série A publiés dans leur presse sont ainsi contaminés par le politique. En témoigne par exemple un article de Gianni Riotta publié dans Il Manifesto en 1976. Rendant compte du match Juventus-Catanzaro, il occulte tout détail technique et se concentre sur la description des acteurs. Catanzaro est une «squadretta di provincia» qui défie sans illusion la Juventus, «la vecchia signora del calcio italiano, squadra nobile e titolata». Puis les groupes de tifosi: d’un côté, les immigrés calabrais, au fair-play impeccable, qui acceptent la défaite de leur équipe, et les tifosi de la Juventus, «avec leurs imperméables anglais» et leur accent français. Ces derniers sont identifiés comme le groupe des dominants dont on dénonce les stratégies sur le marché des joueurs: ce sont «gli Agnelli, che comprano i giocatori meridionali per farli applaudire dalla folla dei "terroni" che si stringe nei posti popolari». Pendant le match, un tifoso de Catanzaro pénètre sur le terrain, après que des joueurs de la Juventus ont agressé un des adversaires: c’est un «ragazzino di circa quattordici anni. [...] È magro ed esile, al collo una lunga sciarpa gialla e rossa, i colori della sua squadra che non ha mai vinto nulla. Entra in campo correndo goffo e sbilenco, come tutti i meridionali nutriti male, per generazioni». Il reçoit un coup de matraque sur la nuque et tombe à terre: «Con calma, sette o otto agenti gli si fanno addosso e cominciano a bastonarlo con i manganelli e i calci dei mitra, mentre è sul prato, immobile». Les autres tifosi de Catanzaro se révoltent pour «sauver» le jeune et sont repoussés violemment par les forces de l’ordre, selon un schéma classique de provocation / solidarité / répression. Au passage, Gianni Riotta lance une pique contre l’Unità, «che trova il modo di scherzare sui candelotti sparati dritti verso gli occhi della gente». Les dirigeants de la Juventus assument quant à eux la figure emblématique de l’oppresseur, assimilé au fascisme, et Gianni Agnelli prend les traits du tyran, de l’empereur romain assistant aux jeux du cirque: «Il ragazzino viene trascinato via, per i piedi, fin sotto la tribuna centrale, dove sta la poltrona dell’Avvocato [...]. La gente grida "fascisti, fascisti". [...] Parte un lungo e caloroso applauso verso i poliziotti, si grida "avete fatto bene"». La répression policière envahit le stade, désormais protagoniste des luttes sociales et politiques. Cela justifie qu’il faille désormais choisir son camp sur la scène du championnat de série A:

La Juventus è adesso in testa al campionato con otto punti, e forse vincerà lo scudetto. Magari il Catanzaro tornerà in serie B e per i signori della tribuna torinese non ci saranno più spettacoli di pestaggio da applaudire. Dicevamo che ognuno può tifare per chi vuole, per l’Inter, il Catania o il Fanfulla di Lodi, o infischiarsene del tutto del pallone, ma domenica 31 ottobre, quarta di campionato, bisognava gridare «forza Catanzaro» [Riotta 1976].

L’extrême gauche se trouve donc aussi des héros dans la figure d’ultras ou de tifosi anonymes, victimes de la violence arbitraire du pouvoir. La place importante occupée par le football dans la formation du paysage symbolique de la société italienne est telle que les violences liées au calcio sont interprétées à l’aune d’une violence sociale et politique plus large dont elles deviennent la métaphore.

On dispose enfin d’un document exceptionnel sous la forme d’un livre d’entretiens réalisés par le photographe et documentariste Daniele Segre avec des ultras du Torino et de la Juventus entre 1977 et 1979. À l’origine du projet se trouvent la municipalité de Turin, redevenue communiste en 1975, et notamment Fiorenzo Alfieri, assessore au sport, à la jeunesse et au temps libre. Il s’agissait en premier lieu de réaliser une exposition photographique sur le mal-être de la jeunesse turinoise, appréhendé par le biais de portraits d’ultras des deux clubs de la capitale piémontaise. Daniele Segre, qui avait réalisé en 1976 un premier documentaire sur la question de la drogue (Perché droga) et un autre en 1978 sur les ultras juventini (Il potere dev’essere bianconero), accompagne les clichés de transcriptions de ses discussions avec la vingtaine de jeunes qu’il a photographiés au Stadio comunale. L’ensemble est publié en 1979 dans un ouvrage, Ragazzi di stadio [Segre 1979] qui constitue une source fondamentale pour les chercheurs, sociologues ou historiens, voulant étudier le mouvement ultrà italien. En ce qui concerne la perspective adoptée ici, la politisation du tifo est revendiquée avec force dans plusieurs témoignages recueillis entre 1977 et 1979. Ainsi, que l’on soit du Toro ou de la Juve, la gauche, voire l’extrême gauche, semblent majoritaires dans les deux curve: selon Giò (Torino, Ultras Granata, 21 ans, ouvrier à la FIAT), «la situazione attuale vede una maggioranza sinistroide, un po’ confusa perché c’è gente del PCI, di Lotta Continua, dell’Autonomia» [Ibid., 21], tandis que pour Massimo (Juventus, Fossa dei Campioni, 19 ans, en attente de partir effectuer son service militaire) «il fatto che ci accomuna è di essere tutti quanti di sinistra» [Ibid., 30]. Pour certains ultras, la continuité entre les deux formes de militantisme, politique et footballistique, relève de l’évidence. Par exemple, aux yeux de Gianni (Juventus, Fossa dei Campioni, 18 ans, technicien en électronique), «il fatto che gridiamo allo stadio alcuni slogan che possono ricordare, diciamo pure, manifestazioni politiche di sinistra, è una cosa abbastanza naturale, che viene abbastanza spontanea, sia perché sono slogan orecchiabili che si possono gridare in tanti, e poi perché è una cosa naturale, no? Viene naturale gridare le stesse cose che possiamo gridare per esempio in piazza» [Ibid.]. Le même affirme que s’il devait choisir entre participer à une manifestation ou aller au stade, il résoudrait le dilemme en optant sans aucune hésitation pour la première solution [Ibid., 38]. De ce point de vue, l’étude des formes et des motivations du supportérisme footballistique contribuerait à enrichir la connaissance des évolutions à l’œuvre dans le champ strictement politique qui débouchent sur le movimento de 1977. Par exemple, toujours selon Gianni, «una volta noi, almeno una parte di noi, era simpatizzante di Lotta Continua, diciamo pure fino all’anno scorso [1976]. Ultimamente invece, secondo me, c’è stata una evoluzione, una maturazione che è venuta fuori dalla discussione tra di noi. […] Noi, sí, siamo simpatizzanti per l’Autonomia Operaia, […] è una precisa scelta politica» [Ibid., 36]. Plus loin, Gianni décrit un processus de radicalisation l’amenant à légitimer une violence sans doute «discutibilissima» et en aucun cas «comune» [7].

Dans le même temps cependant, ces militants d’extrême gauche tiennent à préserver l’autonomie de la sphère footballistique. Si le calcio est politique – Giò certifie que «quando si entra nello stadio si dimentica totalmente il fattore politica e la politica effettiva diventa il gioco dei giocatori in campo» [Ibid., 28] –, la violence qui se déploie au stade relève uniquement de logiques internes à l’économie des affrontements entre les groupes d’ultras d’équipes adversaires. Aussi Giò précise-t-il que «noi non abbiamo mai detto: picchiamo questo perché è di destra o quello perché è di sinistra» [Ibid., 21]. De son côté, Anna (Torino, Ultras Granata, 17 ans, lycéenne) souligne: «Quello che succede fuori dallo stadio non c’entra affatto. Se io voglio fare casino perché non mi va la situazione politica, mi stanno sul culo i fascisti, vado al corteo e picchio i fascisti. Ma allo stadio non è che dica: "Mannaggia, non ho picchiato i fascisti al corteo, picchio allo stadio"» [Ibid., 28]. Ces propos invitent à questionner la nature de la politisation affichée fièrement sur les banderoles et inspirant les chants d’encouragement: même chez des militants patentés, la violence proprement calcistica ne semble parfois alimentée que par des mécanismes de défense du groupe face à ses ennemis, qu’ils soient de Turin ou d’ailleurs. En ce sens, les analyses de Desmond Morris sur le fonctionnement avant tout tribal des groupes de supporters anglais [Morris 1981], celles de Christian Bromberger concernant le déroulement de la partita dans les années 1980 à Turin et à Naples, ou encore celles d’Alessandro Dal Lago sur la description de la bataille à Milan, se trouvent confortées. D’autres témoignages suscités par Daniele Segre s’inscrivent dans ce schéma. Ainsi, Cosimo (Juventus, Fossa dei Campioni, 17 ans, charpentier) explique qu’il n’est plus un tifoso mais un teppista et qu’il ne se rend au stade que pour «foutre le bordel» [Segre 1979, 48]. Claudio quant à lui, petit délinquant de 18 ans vivant de menus larcins au jour le jour, illustre son soutien à la Juventus par un slogan fasciste, tout en précisant qu’il aurait tout aussi bien pu dire «Autonomia Juventina […], lotta armata per la rivoluzione» [Ibid., 126]. On pourrait en conclure que la politisation du tifo ultra n’aurait été qu’artificielle. Rien n’est moins sûr toutefois: Claudio s’exprime en 1979 et il indique que jusqu’en 1977, on faisait bien de la politique dans la curva: «Adesso uno saluta con il saluto romano, l’altro con la P38, basta! Abbiamo escluso la politica perché serve solo a mandarci uno contro l’altro, mentre è meglio stare tutti uniti. Abbiamo escluso il discorso politico» [Ibid., 125]. Ce reflux de la politique dans le stade de Turin à la fin de la décennie 1970 est du reste concomitant de l’épuisement du mouvement social dans la société italienne et s’accompagnera très vite d’une baisse drastique des actes de violence liés au football. Ce serait l’indice que le teppismo des ultras et les confrontations sociales et politiques des «années de plomb» n’étaient sans doute pas si étanches que cela.

Conclusion

Au tournant des années 1970, le tifo est devenu en Italie une culture puissante et transversale, dont la génération de l’après-guerre s’est emparée et qu’elle a contribué à modeler. L’émergence de structures d’encadrement échappant aux catholiques et aux communistes, les groupes extrémistes composés d’ultras, en ont transformé les modalités d’expression: le langage du football s’est élaboré en faisant appel pour une part à la métaphore politique, tandis que l’appartenance aux équipes et l’admiration portée aux héros de ce sport ont été remises en cause et redéfinies dans un sens politique. Tout au long des années 1970, les deux conceptions coexistent, se superposent parfois, se contredisent souvent. Tout tifoso se sent néanmoins dans l’obligation de se positionner vis-à-vis du nouveau discours développé autour du football pour l’accepter ou le rejeter. Alors que l’autonomisation de la culture est généralement considérée comme l’une des sources de la dépolitisation, la massification des références et des comportements de la culture du tifo se développe ainsi en Italie en reprenant les catégories du politique. À ce titre, le football éclaire l’articulation singulière et déterminante qui s’instaure dans ce pays entre culture de masse, culture populaire et culture politique diffuse.

Il resterait à mener une enquête systématique pour explorer tous les arcanes de cette politisation du tifo des ultras et de la revendication de l’usage de la violence qui en découlait. Violence verbale essentiellement, mais aussi physique de plus en plus souvent au cours de la décennie 1970, dirigée contre les autres groupes d’ultras, considérés comme des adversaires politiques, et contre les forces de l’ordre, perçues comme instruments d’oppression. Les exemples développés ici valident en partie l’hypothèse formulée par Antonio Roversi, celle d’une violence footballistique singulière, en lien avec la situation sociale et politique conflictuelle du pays, l’apaisement de cette dernière entraînant le déclin de l’autre. En témoignerait rétrospectivement l’évolution de la situation italienne au cours des deux décennies suivantes: si la violence footballistique perdure, elle perd en grande partie sa dimension politique et tend à se conformer à ce qui advient dans le reste de l’Europe occidentale, où les processus de politisation sont demeurés extrêmement rares.

Reference List

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Note

1. Voir Almanacco illustrato del calcio 1963-1964, 12.
2. Elles publient également des revues destinées à l’information des adhérents: le mensuel Inter Club, «organo ufficiale dei tifosi nerazzurri», est fondé en 1961; suivent en 1963 Hurrà Juventus, Forza Milan! et Biancazzurri, le périodique de la Lazio; en 1964 naissent Alè Torino et, au mois de septembre, Forza Bologna; enfin, en 1965 apparaît Alè Verona.
3. De leur côté, les sociologues qui s’intéressent au mouvement ultra comme Giorgio Triani, Alessandro Dal Lago ou Roberto Moscati émettent un doute sur la réalité de ce phénomène avant la fin des années 1960 et le début des années 1970 [Dal Lago, Moscati 1992, 43; Triani 1990, 147].
4. À Turin, les «comunisti torinesi (con l’unica e drammatica eccezione di Togliatti), sono tutti e da sempre dei tifosi granata». Aussi Gianfranco Calligarich croit-il déceler chez les «jeunes immigrés» qui, quelques mois après leur arrivée, passent de la Juventus au Torino, une volonté de s’émanciper : «Perché, alla fine, non si può tifare la squadra del padrone!» [Calligarich G. 1965].
5. Dans le fond, la couleur rouge ne constitue pas un problème pour le fascisme. Les chemises rouges de Garibaldi ont par exemple été récupérées sans difficulté par le régime.
6. Voir par exemple le groupe montpelliérain de la revue Quel corps?, animée par Jean-Marie Brohm.
7. Gianni précise ainsi: «Da qualche tempo è in atto una precisa azione revisionistica, a tutti i livelli, sia di centro che di sinistra, definiamola sinistra che però secondo me non è neppure sinistra. A questa riforma non si sono sottratti neppure quei gruppi che fino a qualche anno fa si definivano rivoluzionari, tipo il PDUP o anche Lotta Continua, Avanguardia Operaia e compagnia bella. E noi, come altra gente, ce ne siamo resi conto e quindi ci siamo adeguati: cioè non potevamo accettare quella linea […]. Quindi abbiamo trovato giusto credere in qualcosa di più radicale, e questo si è espresso dapprima in modo abbastanza confuso, non sapevamo neanche noi che cosa volevamo, e poi invece, via via il movimento operaio si è sviluppato, con varie forme di lotta […]. Il fatto di rispondere alla polizia che spara, sparando, è una cosa abbastanza normale, io la trovo giusta, una forma di lotta giusta senz’altro al cento per cento, in quanto viviamo in uno Stato di polizia» [Segre 1979, 36].